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Fribourg vu par les écrivains 1801–1900

1820 - Désiré Raoul-Rochette
Désiré-Raoul Rochette (1790-1854), dit «Raoul-Rochette», fait carrière comme archéologue. Favorable au parti royaliste, il est nommé en 1818 Conservateur du Cabinet des Médailles et des Antiques à la Bibliothèque nationale de Paris, poste qu’il occupera jusqu’en 1848. En 1826, il succédera à Quatremère de Quincy à la Chaire d’archéologie du Collège de France. Visitant la Suisse dès 1819, Raoul-Rochette publie et réédite ses Lettres sur la Suisse entre 1820 et 1826. Face à un monde dont il n’apprécie guère les mutations, Raoul-Rochette décrit la Suisse en reprenant une bonne part des clichés du XVIIIe siècle. Sa préférence va aux cantons de la Suisse catholique, présentée comme une nation de bergers vivant librement et simplement. Sa traversée de la Gruyère montre en ce bibliothécaire français, fervent catholique et monarchiste ultra, un lecteur attentif de La Nouvelle Héloïse de Jean-Jacques Rousseau. M.D.

Chaque femme porte à elle seule tous les cheveux de la famille
[...] A l’avantage près que je viens de dire, les femmes de cette partie du canton de Fribourg n’offrent rien de très remarquable, si ce n’est pourtant leur laideur. Il semble que leur tempérament participe de la nature de leur climat, humide et froid dans les plaines. Aussi ont-elles plus d’embonpoint que de fraîcheur; leur teint est faiblement coloré; et les plus laides, c’est-à-dire la plupart d’entre elles, joignent assez souvent à leurs agréments naturels celui d’un goître d’une dimension presque égale à celle de leur chevelure. [...]
1826 - Rodolphe Töpffer
Issu d’une famille d’origine allemande et né à Genève, Rodolphe Töpffer (1799-1846) est le fils du peintre paysagiste Wolfgang-Adam Töpffer. Comme Baudelaire, il nourrit une véritable passion pour la peinture, mais doit cependant renoncer à en faire son métier, empêché par ses yeux. Après ses humanités et un an d’études à Paris, il ouvre à Genève un pensionnat, grâce à la dot de son épouse. La passion du dessin ne le quitte pas; influencé par les caricaturistes anglais Hogarth et Rowlandson, il propose à ses élèves des «romans caricaturés»: Voyages et aventures du docteur Festus (1829), L’Histoire de Monsieur Pencil (1831), Histoires et aventures de Monsieur Jabot (1833), Les Amours de Monsieur Vieux-Bois (1837), etc. Par ses albums, il peut être considéré comme l’inventeur de la bande dessinée. Chaque année, Töpffer entraîne ses élèves dans des excursions pédestres (en Suisse, en Italie ou en France), dont il rédige ensuite le récit en l’illustrant par des dessins (Excursion dans les Alpes, 1832). Les Voyages en zigzag ne paraîtront à Paris qu’en 1843, tandis que les Nouveaux voyages en zigzag seront publiés après sa mort, en 1853. D’autres voyages resteront longtemps inédits, avant d’être publiés au XXe siècle par différents éditeurs. Töpffer a laissé aussi des romans (Le Presbytère, 1839) et des nouvelles (La bibliothèque de mon oncle, 1832). M.D.

La route de Rue à Romont est également pittoresque
[...] La route de Rue à Romont est également pittoresque; elle est bordée de pommiers chargés de fruits d’un goût, à les voir, sans pareil, et le respect des voyageurs pour la propriété est mis à l’épreuve la plus cruelle. L’on dit que quelques-uns se laissent succomber à la tentation. Tous soupirent ardemment après le déjeuner de Romont, dont M. Töpffer leur fait des descriptions déchirantes de vérité. Les mots de bonne tasse de café, de beurrée croustilleuse, d’œufs cuits juste à point, produisent des effets désastreux sur l’imagination avide des voyageurs, qui sont sur le point d’avaler des cailloux. [...]
1832 - Alexandre Dumas (père)
Fils d’un général mort en 1806, Alexandre Dumas (1802-1870) doit rapidement gagner sa vie. A vingt ans, il décide de monter à Paris, pour tenter sa chance. Il écrit alors plusieurs drames qui marquent ses débuts littéraires (Henri III et sa cour, 1829, Antony, 1831, La Tour de Nesle, 1832). En 1830, Alexandre Dumas participe à l’émeute aux côtés des insurgés; il perd cependant la confiance de Louis-Philippe, et se consacre entièrement à la littérature dès 1832. Un voyage en Suisse, entrepris en été 1832, lui donne l’occasion de s’essayer au récit de voyage. Accomplissant un parcours très complet, Dumas mêle habilement reportage humoristique et digressions historiques, en introduisant dans son récit de voyage toutes sortes d’anecdotes. Les Impressions de voyage : Suisse paraîtront progressivement entre 1833 et 1835. Sa description de Fribourg annonce le talent du romancier des Trois Mousquetaires (1844) et du Comte de Monte-Cristo (1845). M.D.

La cité gothique bâtie pour la guerre
[...] Il nous restait à visiter à Fribourg la porte Bourguillon, ancienne construction romaine. Nous nous mîmes en route sous la conduite de notre nouveau cicerone. – Nous passâmes pour nous y rendre près du tilleul de Morat, dont j’appris alors l’histoire; puis nous descendîmes une rue de cent vingt marches, qui nous conduisit à un pont jeté sur la Sarine. C’est du milieu de ce pont qu’il faut se retourner, regarder Fribourg s’élevant en amphithéâtre comme une ville fantastique: on reconnaîtra bien alors la cité gothique, bâtie pour la guerre, et posée à la cime d’une montagne escarpée comme l’aire d’un oiseau de proie; on verra quel parti le génie militaire a tiré d’une localité qui semblait bien plutôt destinée à servir de retraite à des chamois que de demeure à des hommes, et comment une ceinture de rochers a formé une enceinte de remparts. [...]
1836 - George Sand
Après une enfance campagnarde passée auprès de sa grand-mère au château de Nohant, Aurore Dupin (1804-1876) épouse en 1822 le baron Dudevant. Elle l’abandonne en 1831 pour aller vivre à Paris avec ses deux enfants et son premier amant, l’écrivain Jules Sandeau, qui lui donnera son pseudonyme («Sand») et avec lequel elle écrira son premier roman. En 1832, elle prend le pseudonyme masculin de George Sand, s’habille comme un homme, fume la pipe et le cigare. Son roman Indiana la fait entrer dans la vie littéraire. Ayant rompu avec Sandeau en 1834, elle devient la maîtresse d’Alfred de Musset, avec lequel elle part pour l’Italie. Après la rupture avec Musset, elle part en septembre 1836 avec ses enfants pour la Suisse où elle rejoint Franz Liszt et Marie d’Agoult («Arabella»), qui séjournent à Genève. Tous se rendent ensuite à Fribourg pour entendre l’orgue de Saint-Nicolas construit par Aloÿs Mooser (1834) et L’Orage interprété par Jacques Vogt. Le récit de son voyage en Suisse paraîtra dans La Revue des Deux Mondes (1836), avant d’être repris dans les Lettres d’un voyageur (1837). M.D.

Le plus bel orgue qui ait été fait jusqu’ici ...
Lettre No VII
Fribourg.
Nous entrâmes dans l’église de Saint-Nicolas pour entendre le plus bel orgue qui ait été fait jusqu’ici. Arabella, habituée aux sublimes réalisations, âme immense, insatiable, impérieuse envers Dieu et les hommes, s’assit fièrement sur le bord de la balustrade, et promenant sur la nef inférieure son regard mélancoliquement contempteur, attendit et attendit en vain ces voix célestes qui vibrent dans son sein, mais que nulle voix humaine, nul instrument sorti de nos mains mortelles ne peut faire résonner à son oreille. [...]
1838 - Louis Veuillot 
Journaliste catholique français, Louis Veuillot (1813-1883) se revèlera un polémiste virulent, défenseur acharné du pape Pie IX et résolument réactionnaire. Certains le considèrent comme «le plus grand pamphlétaire du XIXe siècle». Après une enfance modeste, il se lance dans la carrière des lettres comme critique dramatique. Il collabore à divers journaux de Paris et de province. A la suite d’un voyage à Rome, où il rencontre le pape, il devient partisan d’un catholicisme intransigeant. Ecrit à son retour de Rome, son récit de voyage, Les Pèlerinages de Suisse (1839), est présenté comme le voyage «d’un chrétien» qui a su frémir «du spectacle de la Suisse hérétique.» Sa description de Fribourg, «par excellence, la ville catholique de la Suisse», prend la forme d’un éloge du catholicisme. Rédacteur en chef de l’Univers depuis 1848, Louis Veuillot s’acharne contre Victor Hugo, à qui il ne pardonnera jamais son hostilité à l’ultramontanisme. Hugo ripostera par de nombreux poèmes des Châtiments. M.D.

Fribourg, petite Rome silencieuse et cachée
[...] A Fribourg, petite Rome silencieuse et cachée, viennent des hommes qui ont échoué à vouloir replacer les Etats sur leurs vieilles bases; de pauvres soldats, athlètes obscurs, ignorés même de leurs vainqueurs, et qui savent seuls au monde, avec l’ami dont ils reçoivent l’aumône, que l’exil les a frappés; des familles de France retenues où leurs enfants puisent une éducation chrétienne, dont les sources sont fermées ou trop rares chez nous, des chrétiens séparés, qu’une conviction courageuse ramène au sein de l’Eglise-mère, et qui ont dû fuir les reproches, les outrages, les secrètes et accablantes persécutions du foyer; de pieux vieillards et des jeunes hommes pleins de croyance, avides du savoir suprême, et voués pour la plupart aux travaux de l’apostolat; des bonnes gens, satisfaits d’une humble aisance, qui désirent achever doucement leurs jours à l’ombre des murs saints où ils ont reçu le baptême et appris la loi. [...]
1839/1869 - Victor Hugo 
Victor Hugo (1802-1885) est venu en Suisse à cinq reprises, entre 1825 et 1884. Ayant épousé en 1822 son amie d’enfance Adèle Foucher, qui lui donnera cinq enfants, Victor Hugo se lie à partir de 1833 avec l’actrice Juliette Drouet, qui sera la compagne de ses voyages annuels. C’est le voyage de 1839 (18 jours), en compagnie de Juliette, qui laissera le plus de traces dans son œuvre, puisqu’il sera utilisé en 1842 dans Le Rhin. Une partie de ses notes de voyage sont toutefois restées longtemps dans les papiers du poète, avant d’être publiées à titre posthume dans Alpes et Pyrénées (1890). Le premier extrait provient du voyage de 1839. Le second, plus sténographique, date d’un nouveau voyage en Suisse effectué trente ans plus tard, à l’occasion du Congrès de la Paix de Lausanne (1869), dont Hugo est le Président d’honneur. Ce carnet de notes a été publié dans Actes et paroles II (1938). M.D.

A Romont ils entrent dans le wagon et me serrent la main
13 septembre. 
A partir de Fribourg, la foule est sur le passage du train et m’attend. Cris: Vive Victor Hugo! Vive la République! A Romont ils entrent dans le wagon en foule, et me serrent la main. Un prêtre nous regarde de travers. Nous arrivons à Lausanne à 6 heures. La foule m’attend au débarcadère. Acclamations. Poignées de main à tous. Nous allons à l’Hôtel des Alpes. On m’y présente les membres des comités, les notables, les pasteurs protestants, etc.
1854 - Pierre Sciobéret 
Né à La Tour-de-Trême le 13 janvier 1830, Pierre Sciobéret (1830-1876) suit des études au Collège jésuite de Saint-Michel à Fribourg, avant de partir étudier la philosophie à Berlin, où il sera l’élève de Hegel. Revenu à Fribourg, il enseigne les langues anciennes et la philosophie à l’Ecole cantonale, de 1852 à 1856. Après la victoire conservatrice de 1856, il doit s’expatrier en Russie. Il reviendra à Fribourg en 1864 pour y entreprendre des études de droit, à l’âge de 34 ans. Devenu avocat à Bulle, il collabore à plusieurs revues (Revue suisse, Revue fribourgeoise). Pierre Sciobéret nous a laissé bon nombre de nouvelles et romans: Scènes de la vie gruyérienne: Martin le Scieur, Colin l’Armailli (1854), Marie la Tresseuse (1855), Scènes de la vie champêtre: quatre nouvelles (1882), Nouvelles scènes de la vie champêtre (1884). Certains le considèrent comme un des meilleurs romanciers populaires de Suisse romande. M.D.

Le Moléson est loin d’avoir la réputation du Righi
Le Moléson est loin d’avoir la réputation du Righi, et, cependant, sous plus d’un rapport il le vaut bien. Le Righi est l’enfant gâté des touristes; la vogue extraordinaire dont il jouit a altéré, jusqu’à un certain point, son caractère. Ce n’est plus une alpe. On n’y voit plus le chalet de bois tapi contre le rocher; plus d’oiseau à la voix perçante, à la robe fauve; plus de sapin barbu, suspendu sur l’abîme, ébranché, tronqué par la foudre. Les modulations savantes que l’on tire de la corne classique ne peuvent contrebalancer l’harmonie primitive des clarines suspendues au cou des vaches qui paissent parmi les gentianes. [...]
1865 - Théophile Gautier
Poète et romancier, chroniqueur et critique d’art, Théophile Gautier (1811-1872) deviendra peu à peu une véritable institution en France. Collaborant à plusieurs quotidiens (La Presse), le «poète impeccable» à qui Baudelaire dédie Les Fleurs du Mal, gagnera sa vie comme journaliste. A ce titre, il a rendu compte de nombreuses expositions et représentations théâtrales. Après la publication de ses premières Poésies (1830), Gautier se fait le défenseur de "l’art pour l’art" dans sa préface à Mademoiselle de Maupin (1835), tout comme dans Emaux et Camées (1852). Gautier publie également des récits de voyage, qui paraissent en feuilletons, avant d’être repris en volumes: Italia (1852), Loin de Paris (1865), Les Vacances du lundi (1881). Théophile Gautier a voyagé à plusieurs reprises en Suisse (1850, 1858, 1861, 1865, 1868). En 1865, il assiste à Vevey à la Fête des vignerons, et en donne un récit dans Le Moniteur universel. M.D.

Le départ des armaillis pour la montagne
[...] L’entrée du char à foin, le départ des armaillés pour la montagne avec leurs vaches clarinées de clochettes au tintement mélodieux, leur voiture chargée de tous les ustensiles de la fromagerie, y compris ce grand chaudron pendu à l’arrière-train et rempli de marmaille, le ranz des vaches repliqué et, comme disaient nos bons aïeux, contrepelé d’échos mystérieux et lointains, les vieilles chansons nationales en patois ont fait le plus vif plaisir, et ce n’était pas facile à ces spectateurs à jeun et trempés jusqu’aux os depuis six heures du matin. [...] 

1886 - Victor Tissot 
Né à Fribourg en 1845, Victor Tissot (1845-1917), après des études de droit en Allemagne, se révèle à la Gazette de Lausanne, dont il devient rédacteur en chef à 23 ans. Attiré par Paris, il s’y impose en 1874 avec son Voyage au Pays des Milliards, qui raille les travers des Allemands. D’autres voyages débouchent sur des publications: Vienne et la vie viennoise (1878), Voyage au pays des Tziganes (1880), La Russie et les Russes: indiscrétions de voyage (1882), La Suisse inconnue (1888). Il encourage la lecture populaire en créant des périodiques (Lectures pour tous, Almanach Hachette). Lorsqu’il revient dans son pays natal, son tempérament libéral s’insurge contre le gouvernement fribourgeois et l’amène à publier l’Almanach de Chalamala (1911-1914). A sa mort, il lèguera sa fortune à la ville de Bulle, en lui laissant le soin de constituer une fondation portant son nom. La bibliothèque personnelle de Victor Tissot servira de fonds primitif à la Bibliothèque publique de Bulle. M.D.

Le chant national de la Gruyère
[...] C’est surtout dans les pays de montagnes qu’on est frappé des rapports intimes qu’il y a entre l’homme et le sol qu’il habite. Ces montagnards, tous remplis des énergies de cette nature puissante, sont d’une force extraordinaire, musclés comme des athlètes, et ils ont la joie, l’épanouissement large et robuste de leurs belles montagnes, de leurs vallées clémentes et souriantes ; mais, dans cette bonhomie du pâtre gruyérien, il y a un fonds de malice charmant, une pointe d’ironie qui révèle une extrême finesse. S’il est vrai que l’âme d’un peuple se retrouve dans ses chants, – le Ranz des Vaches, qui est le chant national de la Gruyère, doit nous révéler cette âme tout entière.
Le Ranz des Vaches n’est pas seulement le chant de la mélancolie, de la nostalgie du Suisse à l’étranger, qui y revoit, comme dans une vision musicale, le chalet où il est né, la montagne où paissent les troupeaux en agitant leurs sonnailles; c’est encore un chant satirique, un ravissant tableau de moeurs qui montre l’esprit narquois et observateur du Gruyérien. [...]
 
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